Le 12 mars 2026, Citigroup a lancé sa plateforme de trading d'actions de sociétés privées tokenisées sur blockchain. Trois jours plus tard, la SEC abrogeait la règle 611 du National Market System, qui imposait depuis 2005 l'exécution des ordres au meilleur prix sur l'ensemble des bourses réglementées. Ces deux événements ne sont pas une coïncidence. Ils marquent la fin d'un modèle et l'émergence d'un nouveau marché : celui des actions privées liquides, accessibles 24/7, hors des circuits boursiers traditionnels.
Pour comprendre l'ampleur du changement, il faut partir d'un constat : le marché primaire américain représente aujourd'hui 7 600 milliards de dollars d'actifs, soit près de 30% de la capitalisation du Nasdaq. Ces entreprises — de la scale-up technologique au fonds immobilier — restent privées plus longtemps qu'avant, souvent jusqu'à des valorisations de plusieurs milliards. Mais leurs actions demeurent largement illiquides. Les investisseurs qui y accèdent (fonds, family offices, insiders) sont bloqués pendant des années, faute de marché secondaire efficace. La tokenisation change cette donne.
Ce que Citigroup vient de mettre en place
La plateforme lancée par Citigroup, baptisée Citi Digital Assets Exchange, permet de trader des actions tokenisées de sociétés non cotées sur une infrastructure blockchain privée. Concrètement : une entreprise privée émet ses actions sous forme de tokens ERC-3643 (standard de sécurité réglementaire), qui sont ensuite négociables entre investisseurs qualifiés sur la plateforme. Chaque token représente une action ordinaire, avec droits de vote et dividendes associés.

Les premiers émetteurs sont des sociétés de capital-risque en phase de croissance, valorisées entre 500 millions et 3 milliards de dollars. Les transactions se règlent en stablecoins USD (USDC principalement), avec un settlement quasi-instantané via smart contracts. Les frais de transaction : 0,15% contre 0,50% à 1% sur les plateformes de gré à gré traditionnelles comme SharesPost ou EquityZen. La plateforme est ouverte 24h/24, contrairement aux horaires de marché classiques.
Ce modèle répond à une demande claire des clients fortunés de Citigroup. Les fonds de pension et family offices qui investissent dans le non-coté cherchent depuis des années un moyen de sortir partiellement de leurs positions sans attendre une IPO ou une acquisition. Les employés de startups licornes, qui détiennent des stock-options bloquées pendant 4 à 7 ans, veulent liquider une partie de leur patrimoine avant une exit hypothétique. La tokenisation offre cette liquidité, tout en restant dans un cadre fermé aux investisseurs qualifiés.
L'abrogation de la règle 611 SEC : ce qui change pour le Nasdaq et les marchés privés
L'annonce de la SEC trois jours après le lancement de Citigroup n'est pas anodine. La règle 611, ou Order Protection Rule, obligeait les courtiers à router les ordres vers la bourse affichant le meilleur prix, qu'il s'agisse du NYSE, du Nasdaq ou d'autres ATS (Alternative Trading Systems). Cette règle garantissait une exécution optimale pour l'investisseur final, mais elle empêchait de facto l'émergence de marchés parallèles déconnectés des systèmes de cotation centralisés.
En abrogeant cette règle, la SEC autorise implicitement les plateformes blockchain privées à opérer leurs propres marchés, sans obligation de connectivité avec les bourses traditionnelles. Traduction : Citigroup peut gérer un carnet d'ordres interne pour des actions tokenisées, avec ses propres règles de formation des prix, sans devoir comparer avec un hypothétique cours de référence sur une bourse réglementée. C'est un tournant majeur pour la finance traditionnelle et les RWA (Real World Assets).
Les défenseurs de cette abrogation avancent deux arguments. Premièrement, la règle 611 n'a jamais été conçue pour les actifs non cotés. L'appliquer à des actions privées tokenisées aurait créé un vide juridique intenable. Deuxièmement, le marché primaire fonctionne déjà sur un modèle de gré à gré, avec des prix négociés bilatéralement. La tokenisation ne fait qu'ajouter de la transparence et de la traçabilité via blockchain, sans modifier la nature du marché.
Les opposants, eux, pointent un risque : la fragmentation. Si chaque banque lance sa propre plateforme avec ses propres tokens, on se retrouve avec des dizaines de marchés étanches, sans possibilité de comparer les prix ni d'arbitrer efficacement. C'est exactement ce qui s'est passé dans la DeFi en 2021-2023, avec une explosion de pools de liquidité isolés et des écarts de prix parfois considérables entre plateformes. La différence, ici, c'est que les acteurs sont des banques systémiques, régulées, avec obligation de reporting. Mais le risque de segmentation demeure.
Ce que cela change pour votre portefeuille
Si vous êtes un investisseur qualifié (revenus annuels > 200 000$ ou patrimoine net > 1M$), vous pouvez désormais accéder à des actions de sociétés privées avec une liquidité jamais vue. Concrètement : vous investissez 100 000$ dans une fintech valorisée 2 milliards, vous recevez des tokens sur votre wallet custodié par Citigroup, et vous pouvez revendre une partie de votre position trois mois plus tard si le marché secondaire est actif. Impossible jusqu'ici sans passer par un fonds fermé avec lock-up de 7 à 10 ans.
Mais attention aux illusions. Liquidité ne signifie pas volume. Sur les premières semaines d'opération, les volumes quotidiens moyens sur la plateforme Citigroup tournent autour de 15 à 30 millions de dollars, répartis sur une quinzaine d'émetteurs. C'est dérisoire comparé aux 500 milliards quotidiens du Nasdaq. Si vous détenez une position significative dans une société peu tradée, vous risquez de ne pas trouver de contrepartie sans accepter une décote substantielle. Le marché est naissant, étroit, et soumis aux mêmes lois de l'offre et de la demande qu'un titre coté en faible flottant.
Ensuite, la valorisation. Sur un marché centralisé, le prix d'une action reflète la confrontation continue de milliers d'ordres. Sur une plateforme de tokens privés, le prix reflète la perception d'un pool restreint d'investisseurs qualifiés, souvent mieux informés que le marché public, mais aussi parfois moins diversifiés. Résultat : des valorisations qui peuvent diverger sensiblement de celles observées lors de levées de fonds récentes. On a déjà vu des écarts de 20% à 30% entre le prix du dernier round de financement et le prix de marché secondaire tokenisé, dans les deux sens.
Enfin, la fiscalité. Aux États-Unis, les tokenized stocks sont traités comme des titres classiques pour l'IRS. Vente = plus-value imposable, comme sur une action Nasdaq. Mais la traçabilité blockchain impose une rigueur absolue : chaque transaction est horodatée, enregistrée, auditable. Impossible de jouer sur les dates d'acquisition ou les prix d'achat flous. C'est un avantage pour la conformité, un désavantage pour ceux qui comptaient sur l'opacité du gré à gré traditionnel pour optimiser leur fiscalité. Pour les investisseurs français, les règles diffèrent — voir notre analyse sur la conformité fiscale et l'optimisation pour investisseurs français.
Ce que ForYield en pense
Nous suivons ce dossier depuis l'annonce du projet pilote de Citigroup en novembre 2025. Notre position : la tokenisation des actions privées est une tendance structurelle, pas un effet de mode. Elle répond à un besoin réel de liquidité dans le non-coté, et elle s'inscrit dans un mouvement plus large de numérisation des actifs financiers (RWA : Real World Assets). Les chiffres parlent : selon un rapport de BCG publié en février 2026, les actifs tokenisés pourraient atteindre 16 000 milliards de dollars d'ici 2030, dont 40% sur les actions et obligations privées. Cette évolution s'inscrit dans la même dynamique que l'adoption crypto par Wall Street que nous analysons depuis 2024.
Mais nous restons prudents sur le timing et les modalités d'intégration dans un portefeuille diversifié. Aujourd'hui, ces plateformes sont réservées aux investisseurs qualifiés américains, avec des tickets d'entrée souvent supérieurs à 50 000$ par position. L'accès pour les investisseurs européens reste limité, en raison des différences de régulation entre la SEC et les autorités locales (AMF, BaFin, CONSOB). La directive européenne sur les marchés de crypto-actifs (MiCA) ne couvre pas explicitement les tokens d'actions privées, ce qui crée un flou juridique.
Notre recommandation : si vous envisagez d'allouer une partie de votre portefeuille aux actions privées tokenisées, commencez par une exposition limitée (5% à 10% maximum du capital investi en private equity), sur des émetteurs avec un historique de revenus solide et une gouvernance transparente. Privilégiez les plateformes adossées à des institutions financières régulées (Citigroup, Goldman Sachs explore un projet similaire), et exigez une documentation complète sur les droits attachés aux tokens (vote, dividendes, liquidation préférentielle en cas d'exit). Enfin, anticipez une volatilité plus élevée que sur les marchés publics, surtout en phase de démarrage du marché secondaire.
Nous intégrons cette classe d'actifs dans nos stratégies de diversification pour clients institutionnels et family offices, en complément d'allocations crypto traditionnelles (Bitcoin, Ethereum) et de positions sur protocoles DeFi. L'objectif : capter le potentiel de rendement du non-coté, tout en bénéficiant de la transparence et de la traçabilité blockchain. Mais cela ne remplace pas une due diligence rigoureuse sur chaque émetteur. Un token ne vaut que ce que vaut l'entreprise sous-jacente.
Les prochaines étapes de la régulation SEC pour 2026
Le lancement de Citigroup n'est que le début. Goldman Sachs a annoncé en janvier 2026 qu'il travaillait sur une plateforme concurrente, avec une approche légèrement différente : intégration directe avec les registres de capitaux des sociétés privées, pour permettre un transfert automatique des droits de vote via smart contracts. Morgan Stanley explore de son côté un modèle hybride, où les tokens seraient adossés à des parts de fonds de private equity, plutôt qu'à des actions individuelles. Cela permettrait une mutualisation du risque, au prix d'une dilution de l'exposition.
Côté régulation, la SEC a ouvert une consultation publique sur les tokenized securities jusqu'au 30 juin 2026. Les points clés : définition des obligations de reporting pour les émetteurs, règles de market making pour les plateformes, protection des investisseurs en cas de défaillance technique ou de piratage. Les réponses détermineront le cadre réglementaire pour les 5 à 10 prochaines années. L'Europe, elle, attend la finalisation de MiCA II, attendue pour début 2027, qui devrait intégrer un volet spécifique sur les RWA financiers.
Enfin, la question technologique. Les plateformes actuelles reposent sur des blockchains privées (Ethereum privé ou Hyperledger pour Citigroup, Polygon PoS pour d'autres projets). Mais plusieurs acteurs réfléchissent à une migration vers des infrastructures publiques, avec des couches de confidentialité renforcées (zero-knowledge proofs, canaux d'état). L'avantage : interopérabilité entre plateformes, composabilité avec les protocoles DeFi existants, résistance à la censure. L'inconvénient : complexité technique, coûts de gas potentiellement élevés en période de congestion réseau, et réticence des régulateurs face à des infrastructures décentralisées échappant au contrôle d'une entité juridique identifiable.
Ce que nous retenons : la tokenisation des actions privées n'est plus une expérimentation. C'est un marché en cours de structuration, avec des acteurs institutionnels de premier plan, un cadre réglementaire qui s'adapte, et une demande réelle côté investisseurs. Les volumes resteront modestes à court terme, mais la tendance est installée. Pour les portefeuilles en quête de diversification et d'accès au non-coté, c'est une opportunité à suivre de près, avec la rigueur qu'impose tout investissement en actifs peu liquides — une approche similaire à celle que nous recommandons pour l'allocation d'actifs automatisée par IA.



